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musique en Suisse

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Hautbois d’église

Aérophone. Synonymes: trompettes d’église, bassons d’église

Les hautbois d'église sont une famille de quatre aérophones qui se compose d'un dessus de musette (soprano), d'une taille de musette (alto), d'une basse de musette (ténor), apparentés au hautbois, et d'un basson d'amour (basse), apparenté au basson.

Au XVIIIe siècle, les termes de «trompettes», de «autbois» et de «bassons» étaient utilisés indifféremment pour désigner les ensembles à vent qui accompagnaient le chant des fidèles durant le culte protestant dans la partie occidentale de la Suisse. Les hautbois d'église sont évoqués dans le culte à partir de 1730 et jusque vers 1870, prenant le relais d'ensembles de cuivres, en attendant la généralisation des orgues. Ils sont particulièrement répandus dans le Jura vaudois, neuchâtelois et bernois, mais présents aussi à Lausanne, dans les paroisses bernoises d'Aarwangen, de Belp, de Gurzelen et de Huttwil.

Typologie des quatre instruments

Par rapport aux trois autres instruments du quatuor des hautbois d'église, la basse de musette (ténor) [synonymes: hautbois à trompette, grand hautbois, clarinette allemande, hautbois basse, bassette; (par ordre chronologique d'apparition), allemand: Musettenbass, Tenorpommer, Bassettoboe, Bassoboe, Basset-Oboe, Basspommer, Basset-Oboe, Bassschalmei, Bassmusette, Bassmusette] est le mieux documenté. On en connaît 33 exemplaires, dont 18 sont signés I-I R. La basse de musette comprend six éléments: une anche double, généralement une pirouette en bois, un bocal de laiton en forme de queue de cochon, dont la forme et le volume ressemblent à ceux d'un cul-de-lampe à huile du XVIIIe siècle telles qu'on les voit sur les gravures de l'époque, ainsi qu'une partie en bois divisée en trois pièces: la tête, le corps et le pavillon. Le nombre de clés est de cinq ou de six; la grande, en queue d'hirondelle, porte généralement les initiales du facteur. La longueur totale de l'instrument varie entre 90 et 96 centimètres environ, le corps mesurant environ 60 centimètres. Grâce à ses parois minces, ce long instrument ne pèse qu'environ 300 grammes.

La basse de musette se joue au diapason de la = 415 Hz, voire à 400 Hz. L'ambitus des instruments conservés est de deux octaves ou plus. La note la plus grave est généralement le B2. L'utilisation de la pirouette, une spécificité de la basse de musette, réduit l'ambitus à une octave et une tierce, tout comme elle réduit les possibilités d'exprimer des nuances et d'influer l'intonation. Ces possibilités réduites étant suffisantes pour accompagner les psaumes, la pirouette pourrait avoir été inventée pour faciliter l'apprentissage par les amateurs. Si les voyageurs du XVIIIe siècle relèvent la sonorité rustique, voire «crue» des basses de musette, les fidèles de l'époque étaient sans doute plus tolérants, faute de possibilités de comparaison. Aujourd'hui, il est impossible de reproduire la sonorité exacte de ces instruments, aucun jeu de anches d'époque n'ayant été retrouvé.

Le basson d'amour (basse): allemand: Bassfagot, Liebesfagott. L'instrument de distingue du basson essentiellement par son pavillon de forme sphérique, dont l'effet sur le timbre n'est pas encore entièrement déterminé. Les seize instruments inventoriés présentent une construction très homogène, dix d'entre eux portant l'estampille I-I R.

Le dessus de musette (soprano): l'instrument, d'une longueur comprise entre 55 et 63 centimètres, se distingue du hautbois par sa tête en forme de pirouette, avec une légère cuvette d'embouchure, par un pavillon beaucoup plus évasé et par des trous beaucoup plus grands, qui permettent de jouer les demi-tons en les obstruant à moitié. Il ne dispose que d'une clé, dite en queue d'hirondelle. Sur les quatre instruments de ce type connus aujourd'hui, deux sont signés I-I R.

La taille de musette (alto): un seul instrument est conservé, estampillé I-I R, d'une longueur de 78 cm environ, dont la morphologie ressemble à celle des dessus et des basses de musette et qui ne comporte qu'une seule clé. Il s'agit d'un instrument transpositeur. La tête actuelle, de facture grossière, remplace probablement un bocal avec pirouette.

La qualité de leur facture, leur participation à la musique des foyers, leur taille plutôt réduite et leur mobilité (p. ex. en comparaison avec un clavecin) et leur fonction ecclésiale ont sans doute assuré la conservation d'un nombre si grand d'instruments, utilisés pendant à peine plus d'un siècle. En 2001, Alain Girard a recensé 57 «trompettes d'église» (dessus, tailles et basses de musette, bassons d'amour) conservés dans des musées (Aix-la-Chapelle, Berne, Berthoud, Genève, La Sagne, Londres, Môtiers (NE), Munich, New York, Paris, Zurich), au temple de Sornetan (BE) ainsi que dans des collections privées, en Suisse et à l'étranger. Le Musée d'Histoire de Berne détient la plus grande collection (cinq basses de musette et six bassons d'amour estampillées I-IR et une basse de musette non signée), alors qu'un quatuor complet estampillé I-IR est conservé à la cure de Sornetan.

Facteurs

Le seul atelier de fabrication identifié sans ambiguïté aujourd'hui est celui de la famille Hirschbrunner [Hirsbrunner] à Sumiswald (BE), dont les descendants fabriquent des instruments à vent jusqu'à ce jour. Les trois basses de musette - deux signées «Hirschbrunner» et une «Hirsbrunner» - qui sont conservées auraient été fabriquées vers 1800 selon von Steiger (2016), alors que E. Leutenegger (1961) estime que ces instruments sont plutôt de 1760, mais qu'une datation précise ne soit actuellement possible. Christian Hirsbrunner (1748-1818) et ses trois fils, tous tourneurs sur bois, ont établi vers 1800 un atelier d'instruments à bois avant d'ajouter les cuivres en 1819. Ils deviendront des fournisseurs privilégiés de l'armée suisse au cours du XIXe siècle et sont considérés comme la plus ancienne manufacture d'instruments en Suisse et longtemps la plus grande.

Auparavant, plusieurs témoignages concordants indiquent qu'un facteur Jeanneret – ou deux frères – était installé au moins entre 1765 et 1786 à La Chaux-du-Milieu (NE). La littérature interprète l'estampille I-I R, qui figure sur la majorité des instruments conservés, par «Jean-Ré», contraction de «Jeanneret», en admettant que les instruments signés I-I R et I-FR sont dus aux «frères Jeanneret» de La Chaux-du-Milieu mentionnés dans les sources. Les recherches se poursuivent actuellement en vue d'identifier sans équivoque le ou les facteurs de ces instruments neuchâtelois.

Dans les Montagnes neuchâteloises, la fabrication d'instruments de musique était sans doute liée à l'horlogerie. Les paysans-horlogers qui travaillaient à domicile jusqu'au début du XXe siècle disposaient de l'outillage et du savoir-faire requis pour travailler avec précision le bois et le métal. La pendulerie est d'ailleurs également présente à Sumiswald aux XVIIIe et XIXe siècles. On trouve sur les instruments d'I-I R les mêmes décors peints (animaux, imitation de bois précieux, «chinoiseries») que sur les cabinets de pendules du milieu du XVIIIe siècle réalisées des Montagnes neuchâteloises. Une partie des instruments estampillés I-I R porte des décors en or incrusté façon marqueterie ou dorés à la feuille qui représentent des motifs géométriques, végétaux, ou encore, dans un cas unique, un chat, un lapin et un chien placés à l'intérieur du pavillon.

Tant le travail d'ébénisterie que celui de ferblanterie et de peinture dénotent un grand savoir-faire et une volonté de représentation, qui contrastent avec la sobriété de l'architecture et du culte protestants auxquels ils sont associés.

Utilisation

Dès les années 1730, les autorités religieuses protestantes de Suisse romande permettent aux paroisses de soutenir le chant des psaumes avec des instruments durant le culte. Dans les campagnes, l'acquisition d'un orgue était trop coûteuse. On recourt donc aux instruments disponibles, notamment à ceux liés aux activités militaires: trompettes de bois (cornets à bouquin) et trompettes/trombones à coulisses (saqueboutes). Vers 1750, des instruments de la famille des hautbois prennent le relais.

Alors qu'en 1730, la demande de La Chaux-du-Milieu de pouvoir accompagner le chant des fidèles avec des «trompettes» est refusée par la Vénérable Classe des Pasteurs de Neuchâtel, «les Trompettes» – on ne connaît ni leur nombre, ni leur(s) instrument(s) exacts – joueront à l'essai pendant une année à La Chaux-de-Fonds vingt ans plus tard. En 1750, les services de «la Compagnie des Aubois & Trompettes ayant fait leur épreuve en jouant de leurs Instrumens dans le Temple», leur présence est désormais jugée indispensable. Abram-Louis Sandoz relève dans son Journal que le chant des psaumes durant les veillées était également accompagné par des «trompettes» dans cette ville. En 1796, lors de l'inauguration du nouveau temple de La Chaux-de-Fonds, on relève la présence de «musiciens de La Sagne», car la paroisse n'a pas eu les moyens de doter d'emblée son nouveau temple d'un orgue; il s'agit de la seule illustration connue qui montre des musiciens d'église dans un culte protestant au XVIIIe siècle en Suisse. On peut admettre que ces instruments, sans doute liés de près ou de loin à la musique militaire, ont été exclusivement joués par des hommes.

Auteur(s): Irène Minder-Jeanneret, dernière modification 14.04.2026

Bibliographie

  • BACHMANN-GEISER Brigitte, Europäische Musikinstrumente im Bernischen Historischen Museum, Bern: Verlag BHM, 2001.
  • BURDET Jacques, La musique dans le Pays de Vaud sous le régime Bernois, Lausanne: Payot, 1963.
  • FALLET Edouard-M., La vie musicale au Pays de Neuchâtel, Leipzig/Strasbourg: Heitz, 1936.
  • FRÊNE Théophile Rémy, Journal de ma vie, vol. III, 1780-1788, Porrentruy/Bienne: Société jurassienne d'émulation, 1994.
  • GIRARD Alain, «Les Hautbois d'église et leur énigme I·IR», Glareana no 2, 2001, p. 66-129.
  • LEUTENEGGER E., «200 Jahre Musikinstrumentenfabrikation in Sumiswald», Glareana no 3, 1961, p. 1-4.
  • OSTERVALD Frédéric, Description des Montagnes & Vallées du pays de Neuchâtel en 1764, Neuchâtel: Fauche, 1766.
  • SCHINZ Johann Rudolf, Reisetagebuch, Zürich: Zentralbibliothek, Ms. E 48, fol. 178.
  • STAEHELIN Martin, Der sogenannte Musettenbass, Sonderdruck aus dem Jahrbuch des Bernischen Historischen Museums in Bern, XLIX. und L. Jahrgang 1969 und 1970, Bern: Verlag BHM, p. 93-121.
  • SKARTSOUNIS Diane, Le journal d'Abram Louis Sandoz, 1737-1759: rencontre avec un homme du XVIIIe siècle, Neuchâtel: [chez l'auteur], 1990. [Mémoire de licence, faculté des lettres, Université de Neuchâtel.]
  • Von STEIGER Adrian, Die Instrumentensammlung Burri. Hintergründe und Herausforderungen, Köniz: [chez l'auteur], 2013.
  • Von STEIGER Adrian, «Hirsbrunner, a Swiss Family of Wind Instrument Makers», The Galpin Society Journal, vol. 69, avril 2016, p. 181-200.
  • URECH Édouard, Histoire de l'Église de La Chaux-de-Fonds. Récits, documents et notes, 3ème partie: le grand temple, La Chaux-de-Fonds: G. Saint-Clair, 1958.

Documents

«Aujourd'hui encore, cette franche hospitalité est restée une des qualités maîtresses des habitants de Montagnes neuchâteloises. Rappelons aussi leur goût prononcé pour la musique, déjà signalée par Rousseau. Souvent dans ces réunions [= veillées], on aimait à pratiquer cet art. 'On a veillé, dit A.-L. Sandoz, il y avait plein les deux poëles [= chambres équipées d'un poêle] de devant de monde; on a chanté les psaumes avec les trompettes.' Un autre soir, Pierre Jaquet-Droz et le cousin Robert 'sont venus faire de la musique sur deux violons.»

SANDOZ Abram-Louis, «Journal 1737-1759», in Alfred CHAPUIS, La pendulerie neuchâteloise, Paris/Neuchâtel: Attinger, 1917, p. 215.

«Puis la Société [de musique, fondée en 1764 pour accompagner le chant d’église à Lausanne] dépêcha l’un de ses membres à La Chaux-du-Milieu, dans le comté de Neuchâtel, pour faire l’achat de deux trompettes.»

Actes de la Société de musique [de Lausanne], 6.6.1764, in Jacques BURDET, La musique dans le Pays de Vaud sous le régime Bernois, Lausanne: Payot, 1963, p. 313.

«[…] Mr le Ministre Leemann, Pasteur de Belp, [qui] me dit que Mr le Trésorier de Wattenville avoit si fort gouté les hauts-bois de notre musique d’église qu’il en avait introduit de semblables à Belp et dans plusieurs autres églises du pays Allemand [= en Suisse alémanique], en les faisant faire chés le Sr Jeanneret, riere le Locle.»

FRÊNE Théophile Rémy, Journal de ma vie, vol. III, 1780-1788, Porrentruy/Bienne: Société jurassienne d’émulation, 1994, p. 300.

Suggestion de citation

Irène Minder-Jeanneret: "Hautbois d’église ", in: Dictionnaire de la musique en suisse, Version du: 14.04.2026. En ligne: http://mls-dms.ch/view/hautbois-d-eglise-YBKJ. Consulté le 15.04.2026.