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musique en Suisse

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Brăiloiu, Constantin

Pionnier de l’ethnomusicologie, folkloriste, professeur, chroniqueur, collectionneur, archiviste

Constantin Brăiloiu enregistrant le joueur de cornemuse Gheorghe Musuleac, village de Fundu Moldovei, Roumanie. Photo J. Berman, 1928. Musée d’ethnographie de Genève, archives AIMP.

Transcription, par Brăiloiu, d’une bocete, chant de lamentation funèbre. Musée d’ethnographie de Genève, archives AIMP.

*26.08.1893 à Bucarest (RO), †20.12.1958 à Genève, orthodoxe, de Bucarest, fils de Brăiloiu Nicolae, avocat, et de Maria, née Lahovary. ⚭1924 Lucia Ionescu, sans descendance.

Une formation internationale de pianiste et de compositeur

Né dans une famille cosmopolite, Brăiloiu commence le piano en 1901 avec Dumitru Georgescu Kiriac, puis à Vienne de 1906 à 1908 (maîtres inconnus). Il sera en Suisse de 1908 à 1912, à Vevey puis à Lausanne, où il suit la classe de piano d’Adèle Thélin et fait la connaissance d’Ernest Ansermet. Se dédiant à la composition, il étudie le contrepoint et la composition au Conservatoire de Paris avec André Gedalge (1912-1914). De retour en Roumanie en 1914, il est essentiellement compositeur. De cette époque témoignent une cinquantaine d’œuvres, souvent inspirées du folklore, la dernière datant de 1926; il s’agit surtout de pièces pour piano solo ou de lieder accompagnés au piano, ainsi que quelques rares compositions chorales ou orchestrales. Brăiloiu est nommé secrétaire (1920), puis secrétaire général (1927) de la Société des Compositeurs Roumains (Societatea Compozitorilor Români), présidée par son ami George Enescu. En 1924, Brăiloiu rencontrera Béla Bartók; les deux musiciens découvrent leur passion commune pour le folklore, qui fera l’objet d’une abondante correspondance scientifique.

Pionnier de l’ethnomusicologie

Doutant de ses talents de compositeur et éprouvant un attrait irrésistible pour l’étude des musiques de tradition orale, Brăiloiu se dédiera désormais (1927-1943) aux enquêtes sur la vie musicale des villages roumains. Il effectue d’innombrables missions de collecte, d’enregistrement et de transcription sur le terrain, souvent au sein d’équipes pluridisciplinaires menées par le professeur de sociologie Dimitrie Gusti, incluant le philologue Mihai Pop, le sociologue Henri Stahl ou les «folkloristes» (terme précurseur d’«ethnomusicologie») Tiberiu Alexandru, Harry Brauner et Emilia Comişel. Ensemble, ils effectuent ainsi des milliers d’enregistrements de musique populaire dans les différentes régions du pays entre 1928 et 1939. Dès 1923, Brăiloiu enseigne l’histoire de la musique au Conservatoire de Bucarest, puis le folklore dès 1932; de 1928 à 1941, il sera également professeur, puis recteur de l’Académie de musique religieuse de Bucarest. En 1928, il fonde les Archives de folklore de la Société des compositeurs roumains. Il publie Esquisse d’une méthode de folklore musical (Paris, 1931) et Note sur la plainte funèbre du village de Drăguş (Bucarest, 1932), qui témoignent de sa rigueur scientifique.

L’époque suisse: systématisation de l’ethnomusicologie

En 1943, Brăiloiu est nommé conseiller culturel auprès de la Légation roumaine à Berne. En 1944, il quitte cette fonction et s’installe à Genève. Eugène Pittard, alors directeur du Musée d’ethnographie de cette ville (MEG), l’invite comme «collaborateur libre», poste précaire qu’il occupera jusqu’à son décès. Ensemble, ils fondent les Archives internationales de musique populaire (AIMP) avec le soutien de Samuel Baud-Bovy, alors conseiller administratif de la Ville de Genève.

Brăiloiu dépose au MEG une copie d’une partie de ses propres enregistrements roumains. Il élargit ensuite ce fonds avec détermination et sans relâche, d’abord auprès des instances des différents pays représentés en Suisse, puis auprès des délégations suisses à l’étranger et des institutions internationales conservant des archives. Son objectif est triple: l’ethnomusicologie d’urgence, qui consiste à agir pour préserver la mémoire d’expressions musicales de tradition orale menacées de disparition ou de transformation radicale; ensuite le comparatisme et les échanges scientifiques, afin de réunir les spécialistes sur des thèmes de portée générale, afin de faciliter la diffusion des résultats de leurs travaux; et enfin l’ethnomusicologie appliquée, par la communication et la mise en réseau des données, sans lesquelles la recherche fondamentale et la constitution d’archives n’auraient que peu de raison d’être. Le succès fut tel qu’en quinze ans, les AIMP collectent environ 250 cylindres de cire et plus de 1300 disques 78 tours de musiques du monde entier, ainsi que des centaines d’heures de bandes enregistrées, assorties d’une impressionnante documentation écrite. De 1944 à 1957, Brăiloiu organise un cycle de conférences au MEG, invitant une quarantaine de collègues.

Reconnaissance académique et médiation culturelle

Dès 1948, Brăiloiu est souvent invité à Paris comme conférencier. Grâce à l’appui du musicologue Jacques Chailley, professeur à la Sorbonne, et de Gilbert Rouget, directeur du département d’ethnomusicologie du musée de l’Homme de Paris, il est nommé maître de recherche au CNRS en 1951, rattaché à l’Institut d’ethnomusicologie du musée de l’Homme. Il y contribue activement à la reconnaissance de la discipline naissante de l’ethnomusicologie, notamment en participant à de nombreux colloques dans toute l’Europe. C’est aussi de cette époque (1949-1959) que datent ses principaux écrits théoriques, qui demeurent des références de la discipline et dont la plupart seront regroupés en 1973 dans le recueil Problèmes d’ethnomusicologie, édité et préfacé par Rouget.

Brăiloiu continue d’œuvrer à Genève au développement des AIMP. Sa réalisation majeure dans ce cadre demeure la publication commerciale en 40 disques 78 tours de la Collection universelle de musique populaire enregistrée (1951-1958). Ce projet ambitieux sera accompagné d’une médiation radiophonique importante: vingt-et-une émissions présentées par Brăiloiu à la Radio Suisse Romande de 1951 à 1954 afin de faire découvrir au grand public des musiques alors totalement inédites, de la Serbie aux Bunun de Formose, en passant par le Japon, les Kabyles d’Algérie et les Inuits du Canada; le plus ancien remonte à 1913.

La Collection universelle est la première anthologie de ce type jamais publiée. Préfacée par Ernest Ansermet, elle a été éditée sous les auspices du Conseil International de la Musique avec le concours de l’Unesco. Son tirage confidentiel (100 exemplaires) correspond aux possibilités des circuits commerciaux de l’époque. Leur réédition de 1984, en six microsillons, assortie d’une étude de Jean-Jacques Nattiez, puis celle de 2009, sous forme d’un coffret de quatre CD, ont permis une diffusion plus large. La réédition de 1984 a été saluée par le Prix du Patrimoine de l’Académie Charles Cros, conjointement avec celle de la collection de Musique populaire suisse (1950-54/1986/2009), publiée par Brăiloiu en collaboration avec la Société suisse des traditions populaires (SSTP).

Brăiloiu est une figure marquante de l’ethnomusicologie; ses écrits ont été diffusés dans le monde entier, notamment grâce aux traductions italienne et anglaise de Problèmes d’ethnomusicologie. Cet ouvrage et la Collection universelle forment la synthèse de l’œuvre et de la pensée de Brăiloiu.

Auteur(s): Laurent Aubert, dernière modification 21.06.2026

Fonds

Bibliographie

  • AUBERT Laurent, «La quête de l'intemporel. Constantin Brăiloiu et les Archives internationales de musique populaire», Bulletin annuel du Musée d'ethnographie, 27, 1985, p. 39-64.
  • AUBERT Laurent (dir.), Mémoire vive. Hommages à Constantin Brăiloiu, Genève: Musée d'ethnographie / Gollion: InFolio, 2009.
  • AUBERT Laurent (dir.), Memorie Activă. Omagiu lui Constantin Brăiloiu, RᾸDULESCU Speranţa (trad.), Bucureşti: Muzeul Naţional al Țăranului Român, 2011.
  • BARTÓK Béla, Pourquoi et comment recueille-t-on la musique populaire ? in AUBERT (dir.), 2009, p. 197-225 [1945, 1948].
  • BAUD-BOVY Samuel, «Un musicologue roumain: Constantin Brăiloiu», Revue musicale suisse, nᵒ 95/1, 1955, p. 10-14.
  • LÁSZLO Ferenc, «Constantin Brăiloius Briefe an Béla Bartók», in Musikgeschichte in Mittel- und Osteuropa, nᵒ 10, 2005, p. 85-98.
  • HELFFER Mireille, «Compte rendu de Constantin Brăiloiu, Problèmes d'ethnomusicologie», L'Homme, nᵒ 15/1, 1975, p. 142-144, https://www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1975_num_15_1_367543.
  • LECLAIR Madeleine, «Postface», in Ale Mortului din Glorj / Le Chant des morts, BRᾸILOIU Constantin (éd.), Genève: La Baconnière, 2018, p. 69-73.
  • NATTIEZ Jean-Jacques, «Brăiloiu, collecteur, comparatiste et structuraliste. Contribution à l'histoire de l'ethnomusicologie», in [livret du coffret] Collection universelle de musique populaire enregistrée, VDE Gallo CD 1261-1264 [6 LP AIMP I-VI / VDE-Gallo 425-430, 1984].
  • RĂDULESCU Speranţa, «Constantin Brăiloiu et l'ethnomusicologie d'aujourd'hui», Martor, nᵒ 3, 1998, p. 82-90.

Publications

(liste non exhaustive)

Bibliographie complète: SCHAEFFNER André, «Bibliographie des travaux de Constantin Brailoiu», Revue de musicologie, juillet 1959, p. 3-27.

  • BRᾸILOIU Constantin, Esquisse d'une méthode de folklore musical, Paris: Fischbacher, 1931.
  • BRᾸILOIU Constantin, Note sur la plainte funèbre du village de Drăguş, Bucarest: Imprimeria Națională, 1932.
  • BRᾸILOIU Constantin, Le folklore musical, Zurich: Musica Aeterna, 1948.
  • BRᾸILOIU Constantin, Vie musicale d'un village: Recherches sur le répertoire de Drăguş (Roumanie) 1929-1932, Paris: Institut universitaire roumain Charles Ier, 1960.
  • BRᾸILOIU Constantin, «La vie antérieure», in Roland-Manuel (dir.), Histoire de la musique 1, Paris: Gallimard, 1960, p. 118-127.
  • BRᾸILOIU Constantin, Opere/Œuvres I-VI, COMIṢEL Emilia (éd.), Bucarest: Editura Muzicala, 1967-1998.
  • BRᾸILOIU Constantin, Problèmes d'ethnomusicologie, textes réunis et préfacés par Gilbert Rouget, Genève: Minkoff Reprints, 1973.
  • BRᾸILOIU Constantin, Folklore musicale, CAPITELLO Diego (trad.), Rome: Bulzoni, 1978-1982, 2 vol.
  • BRᾸILOIU Constantin, Problems of Ethnomusicology, LLOYD A. L., Oxford: Cambridge University Press, 1984.
  • Ale Mortului din Glorj / Le Chant des morts, BRᾸILOIU Constantin (éd.), Genève: La Baconnière, 2018.

Œuvres

Catalogue des œuvres in BRᾸILOIU Constantin, Opere/Œuvres I, COMIṢEL Emilia (éd.), Bucarest: Editura Muzicala, 1967, p. 101-102.

Documents sonores

Principales publications éditées par Brăiloiu:

  • Musique populaire roumaine. Banat, Bucarest, Bucovine, Département de Braila, Département de Gorj, Transylvanie. Coffret de 4 disques 78 tours, 1950. Paris: éditions du Musée de l’Homme, MH 49 1-8. Texte de Constantin Brăiloiu.
  • Collection universelle de musique populaire enregistrée. Genève: Archives internationales de musique populaire, Musée d’ethnographie. 40 disques 78 tours AIMP 1-40, 1951-58; réédition, 1984: 6 LP, AIMP I-VI / VDE 30-425/430; réédition, 2009: 4 CD, AIMP LXXXV-LXXXVIII / VDE CD-1261-1264, 2009. Textes de Ernest Ansermet, Jean-Jacques Nattiez et Laurent Aubert.
  • Musique populaire suisse. 13 disques 78 tours, 1950-54; réédition en 2 LP, AIMP VII-VIII / VDE 30-477/478, 1986; réédition en 1 CD, AIMP LXXXIX / VDE CD-1265, 2009. Genève: Archives internationales de musique populaire, Musée d’ethnographie. Textes de Laurent Aubert, Christine Burckhardt Seebass, Conrad Beck et Brigitte Bachmann-Geiser.
  • Roumanie: musique de villages. Collection Constantin Brăiloiu. Olténie: Runc et les villages du Gorj; 2. Moldavie: Fundu Moldovei et la Bucovine; 3. Transylvanie; Drăguş et le Pays de l'Olt. 3 CD AIMP IX-X-XI / VDE 487-489, 1988. Textes de Speranţa Rădulescu et Laurent Aubert.

Egodocuments

«Nous devons aux musiques populaires et exotiques toutes sortes d’enseignements précieux, mais parmi eux, il en est un que, hélas, nous ne pouvons plus comprendre. La puissante cohésion spirituelle des sociétés qu’elles expriment échappe à notre entendement. Si dans ces sociétés-là on ne discute (ou ne discutait) pas des goûts, c’est que ces goûts, à l’opposé des nôtres, y sont unanimes. Et c’est aussi que, au-dessus des caprices de l’individu, règne la haute fonction dont la musique y est investie et dont nous l’avons, nous, dépouillée à jamais. Mais là – bien entendu – commence une autre histoire.»

Opere/Œuvres II, 1969, p. 236.

«Il s’agit d’accumuler à Genève, en un laboratoire équipé à cette fin, des matériaux assez nombreux et bien choisis pour étayer une étude des mélodies originelles de toutes les contrées du monde et leur confrontation.

Par ‘‘matériaux’’ on entendra ici, tout d’abord ces mélodies elles-mêmes, conservées par le moyen le moins faillible: enregistrement mécanique sur disque ou sur film.

À ce fonds documentaire ‘‘audible’’ – qu’il faudra copieux – viendront s’ajouter les notations faites sous dictée et les recueils imprimés. Des informations variées et des images (croquis et photographies) devront éclairer et situer le phénomène acoustique. Et la riche bibliothèque exotique du Musée d’ethnographie rendra, pour sa part, d’importants services.

En outre, les Archives promettent d’aider au progrès de la discipline qu’elles servent par des manifestations publiques telles que réunions et congrès.»

(cité dans AUBERT 2009, p. 90).

Témoignages

«Si l’étonnement est à la base de toute science, Constantin Brăiloiu sait merveilleusement tirer parti de ses étonnements. Et il allie avec bonheur l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse.» (BAUD-BOVY 1955, p. 10).

«Ne serait-il pas temps, après des décennies consacrées à de nombreuses cultures musicales particulières, de revitaliser la perspective comparatiste qu’il a illustrée lui-même avec tant de bonheur ? Méthodologue, collecteur, éditeur de recueils de chants et de disques, auteur de monographies particulières comme d’essais scientifiques de portée générale, Constantin Brăiloiu compte parmi les ethnomusicologues aux horizons les plus larges et à l’envergure la plus vaste.» (NATTIEZ 1984 [s. p.]).

«L’œuvre de Constantin Brăiloiu […] demeure injustement ignorée. Son auteur, musicien de formation, avait une expérience approfondie du terrain et de la collecte du matériel sonore, aussi bien que du travail en équipe, pratiqué intensivement avec des sociologues et des linguistes dans les villages de Roumanie. Il possédait en outre, à un degré éminent, un don pour la classification et la systématisation: on peut cire qu’aucun des aspects de la démarche ethnomusicologique ne lui est demeuré étranger.» (HELFFER 1975, p. 142).

Suggestion de citation

Laurent Aubert: "Brăiloiu, Constantin", in: Dictionnaire de la musique en Suisse, Version du: 21.06.2026. En ligne: http://mls-dms.ch/view/brailoiu-constantin-ZXwC. Consulté le 09.07.2026.